
ENTRETIEN AVEC MAÎTRE RÉGIS BERGONZI
EXERCER, LÉGIFÉRER ET DÉFENDRE À MONACO AUJOURD’HUI
Avocat-défenseur inscrit au barreau de Monaco depuis 2005, ancien Bâtonnier de l’Ordre des avocats de la Principauté, Maître Bergonzi s’est imposé comme une figure majeure de la vie juridique monégasque, tant par son activité contentieuse que par son engagement institutionnel.
Son parcours le conduit à intervenir dans des domaines variés — droit pénal, droit civil, droit international privé et droits de l’homme — avec une attention particulière portée aux équilibres procéduraux et à la protection des libertés fondamentales.
Très engagé dans les questions européennes, il représente notamment la Principauté dans plusieurs instances du Conseil de l’Europe et de l’Union Internationale des Avocats. Élu Conseiller national depuis 2023, il participe également aux travaux parlementaires monégasques, notamment sur les questions institutionnelles et sociales.
À travers cet entretien, MonassoDroit souhaite revenir sur un parcours à la croisée du droit, des institutions et de la diplomatie juridique, ainsi que sur sa vision du rôle du juriste dans un État comme Monaco.
Question 1 : Votre parcours vous a conduit à exercer des fonctions à la fois professionnelles, ordinales et institutionnelles, en Principauté comme au niveau européen. Comment s’est construit cet itinéraire et quelle cohérence en retenez-vous aujourd’hui ?
Mon parcours ne procède pas d’une vocation initiale clairement définie, mais d’une construction progressive, faite d’ajustements successifs. Après le baccalauréat, je me suis orienté vers une classe préparatoire à Sciences Po, sans réussir à intégrer l’institution. C’est alors que je me suis dirigé vers des études de droit, presque par défaut, sans passion particulière au départ et surtout sans aucun réseau dans le monde juridique. Je viens d’un milieu totalement étranger à cet univers : mon père était médecin, ma mère dentiste. Je ne connaissais personne dans ce monde-là.
Progressivement, certaines matières ont retenu mon attention, notamment le droit des contrats. Ce choix répondait à une logique pragmatique : privilégier une discipline moins dépendante d’un système juridique strictement national, et donc plus propice à une ouverture internationale. Contrairement à des branches très ancrées dans un droit interne, le droit des contrats offre une certaine mobilité intellectuelle et professionnelle.
Les stages que j’ai effectués ont joué un rôle décisif dans la consolidation de cette orientation. J’en ai réalisé plusieurs avant de passer l’examen du barreau, et chacun m’a véritablement apporté quelque chose de concret. J’ai notamment travaillé dans le secteur bancaire, à l’interface entre droit français et droit monégasque, ce qui m’a donné très tôt une vision pratique des dossiers, en particulier dans des affaires impliquant des établissements financiers. Cette expérience a nourri par la suite ma pratique contentieuse.
Un tournant majeur est intervenu au moment de l’adhésion de Monaco au Conseil de l’Europe. Préparant l’examen du barreau à cette période, je me suis plongé dans la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, en anticipant que des sujets liés à cette matière pourraient être posés. Ce qui n’était au départ qu’un calcul stratégique est devenu une véritable révélation intellectuelle.
« On ne se contente plus de se demander si un client a respecté la loi : on introduit une seconde question, essentielle, qui consiste à se demander si la loi elle-même est conforme à la Convention européenne des droits de l’homme. C’était une petite révolution pour Monaco. »
Parallèlement, j’ai développé une appétence très forte pour la procédure pénale. Très tôt, j’ai adopté une approche systématique consistant à soulever des moyens de nullité dans chaque dossier, parfois de manière presque instinctive, mais avec une vraie rigueur technique. Avec le temps, cela est devenu une véritable spécialisation.
Mon engagement au niveau européen s’est en fait structuré autour de trois axes complémentaires, formant ce que j’appelle un « triangle ». Premier axe : mon activité d’avocat, avec des recours réguliers devant les juridictions européennes. Deuxième axe : mon implication au sein de l’Union internationale des avocats, que j’ai rejointe à l’occasion d’une formation sur la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme. J’y suis devenu président de la commission des droits de l’homme et j’ai participé à l’organisation de séminaires sur cette jurisprudence. Troisième axe : mon élection au Comité pour la prévention de la torture du Conseil de l’Europe.
Cette dernière expérience s’est faite dans un contexte personnel particulier. J’ai été élu en 2009, l’année où j’ai perdu mon père d’un cancer. Je me souviens très bien : il venait de mourir, j’étais dans mon bureau, et ma femme m’a sorti pour aller déjeuner dans un restaurant italien à proximité. C’est là que je suis tombé sur un petit article dans Monaco Matin : on cherchait un candidat connaissant les droits de l’homme, parlant français ou anglais, en bonne condition physique, car il fallait se déplacer de prison en prison. Le poste n’était pas rémunéré, sans critère strict de nationalité, même si l’on comprenait qu’un Monégasque serait préféré. Ma démarche a été très directe : j’ai appelé Strasbourg pour poser une seule question : ce comité sert-il réellement à quelque chose ? J’ai été convaincu, j’ai préparé mon dossier le mercredi après-midi, déposé le jeudi, la date limite étant le vendredi et j’ai été élu.
« C’est un comité passionnant. Ce n’est pas que des juristes : il y a des psychiatres, des médecins légistes, des procureurs… On se fait des amis dans tous les pays. C’est assez sympa. »
Ce comité siège dans le bâtiment de l’Agora, situé juste en face de la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg. Mon badge me donnait accès à toutes les portes de la Cour, ce qui me permettait de maintenir des échanges réguliers avec les magistrats et surtout les greffiers, environ quatre cents juristes de très haut niveau qui font l’essentiel du travail de la Cour.
Avec le recul, la cohérence de ce parcours tient précisément à cette articulation entre pratique du contentieux, maîtrise de la procédure et ouverture au droit européen. C’est cet ensemble qui a façonné ma manière d’exercer le métier d’avocat.
Question 2 : Votre élection au Conseil national en 2023 vous conduit désormais à intervenir dans le processus législatif monégasque. Comment passe-t-on, selon vous, du rôle d’avocat à celui de législateur ?
Mon entrée au Conseil national est directement liée aux négociations entre Monaco et l’Union européenne. Rappelons que l’on annonçait à l’époque que ces négociations devaient aboutir fin 2023 au plus tard. Les élections ont eu lieu le 8 février 2022, et je m’étais passionné pour le sujet bien avant cette date.
Avant même mon élection, j’avais entrepris un travail approfondi d’analyse, en examinant notamment les accords d’association conclus par l’Union européenne avec d’autres États ; la Géorgie, la Moldavie, l’Ukraine. J’ai constitué une documentation très détaillée, fondée sur des données objectives et des analyses comparatives, en compilant un document qui a connu plusieurs versions successives. Pour cela, je me suis entouré de compétences spécialisées : j’ai notamment fait travailler un doctorant en droit, spécialisé dans le marché intérieur communautaire, à qui je soumettais des questions très précises sur la jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne, un domaine qui n’avait rien à voir avec celui du Conseil de l’Europe et que je ne maîtrisais pas.
De cette analyse ressortaient deux schémas juridiques a priori incompatibles. Mais l’objectif n’était pas seulement d’identifier les contradictions : j’ai également cherché des pistes de solution, en constatant notamment que, dans les accords d’association existants, certaines des quatre libertés fondamentales avaient été partiellement éludées.
C’est ce travail qui m’a poussé à m’engager. Je pense que mon activisme en tant que Bâtonnier pendant deux ans avait été remarqué et notamment ma capacité à produire des résultats concrets dans un temps limité. Durant mon bâtonnat, j’avais notamment rédigé une charte sociale en partenariat avec l’AVIP (Association d’aide aux victimes d’infractions pénales), mettant à disposition de jeunes avocats à honoraires réduits pour accompagner les femmes victimes de violences. Ce dispositif fonctionne encore aujourd’hui.
Une fois élu, j’ai été placé à la tête de la commission pour le suivi des négociations avec l’Union européenne, sur décision de Madame Brigitte Boccone-Pagès, alors présidente du Conseil national. Cette commission, dédiée à un sujet unique, m’a propulsé au cœur d’un dossier qui occupait alors 80 à 90 % de l’attention publique monégasque.
Pour répondre à votre question, le passage du rôle d’avocat à celui de législateur s’inscrit, selon moi, dans une certaine continuité. La formation juridique constitue un avantage déterminant : elle permet de comprendre les mécanismes normatifs, de rédiger des textes législatifs et d’en anticiper les effets. J’avais d’ailleurs déjà expérimenté cet aspect lors de mes fonctions ordinales.
Être avocat confère également une aisance dans la prise de parole publique. Le discours politique n’est certes pas la plaidoirie, il y a des nuances, mais l’un nourrit l’autre. C’est une matière de progression permanente.
L’un des enjeux majeurs réside toutefois dans la capacité à conserver une forme d’indépendance. Dans toute assemblée, il peut exister des mécanismes d’influence, des logiques de groupe, des arrangements, un contrat de travail accordé ici, un poste de consultant attribué là, qui peuvent fausser les votes et les prises de position. L’indépendance est une condition nécessaire à un travail législatif de qualité.
« C’est d’ailleurs un message que j’ai systématiquement adressé aux jeunes avocats lors de leurs prestations de serment : dans ce métier, on doit être capable d’aller contre le sens du vent, contre l’opinion générale, et de juger en droit. »
Concrètement, j’ai travaillé sur plusieurs propositions de loi. La première portait sur le handicap, un sujet qui me tient à cœur. J’ai travaillé en étroite collaboration avec une personne handicapée, dotée d’une intelligence remarquable mais souffrant de conditions médicales catastrophiques. Nous sommes amis depuis dix ans, je l’ai vue traverser de multiples réanimations. Je lui ai confié la mission de recenser les meilleures pratiques dans les pays voisins pour les intégrer en droit monégasque. La proposition incluait notamment des mesures d’aide à la parentalité et d’incitation au travail pour les personnes en situation de handicap.
La seconde proposition de loi portait sur le droit au compte. Dans un contexte de renforcement des obligations de conformité bancaire, de nombreux résidents se heurtent à des difficultés avec leur établissement bancaire en raison des procédures de vérification. J’ai proposé qu’en cas de désaccord entre le client et le service de conformité, un juge unique, le président du tribunal, puisse trancher rapidement sur la suffisance des justificatifs d’origine des fonds. Ce mécanisme aurait eu le mérite de décharger les responsables conformité de la responsabilité de la décision, en la confiant à un magistrat.
« Mon activité d’avocat reste néanmoins centrale. Elle constitue mon socle professionnel et continue de structurer ma manière d’aborder les enjeux législatifs. »

Maître Bergonzi, invité d’honneur lors de la remise des diplômes des Sciences Juridiques et Morales, mention « Droit et Études monégasques », promotion Hugo Segond (le 09.04.2026)
Question 3 : Vous avez récemment participé à des évolutions politiques au sein du Conseil national, notamment dans le cadre de recompositions internes et de nouveaux équilibres politiques. Quelle est votre lecture du rôle du débat parlementaire dans une institution comme celle de Monaco ?
Sur le plan théorique, le débat parlementaire repose sur une logique proche du principe du contradictoire, tel que l’avocat le connaît en justice. Vous avancez une thèse, votre adversaire vous renvoie un contre-argument ; en justice, le magistrat statue, en politique, on doit collégialement prendre la meilleure décision, la meilleure au niveau de l’efficacité, au niveau politique, au niveau social. La confrontation des arguments permet, en principe, d’améliorer la qualité des décisions.
Cette vision correspond à une conception exigeante du débat démocratique. Je me réfère volontiers aux travaux du philosophe Jürgen Habermas, qui a en quelque sorte codifié cette matière : il faut savoir attendre le moment juste, même lorsqu’on est impatient, et il faut accepter l’argument de l’autre. Ces principes posent un cadre précis pour les parlementaires.
Dans la pratique, les choses sont plus nuancées. Tous les élus ne disposent pas du même niveau de compétence ni du même investissement dans les dossiers. Un médecin sera infiniment meilleur que nous, juristes, sur un dossier médical, et réciproquement. Mais cette complémentarité peut être un atout lorsque chacun s’investit et approfondit ses sujets.
Cependant, il existe des travers qui peuvent polluer le débat. Les logiques de clans et les questions d’ego font que, par moments, ce sont davantage des oppositions de personnes qui prévalent sur l’analyse objective des textes. Il peut arriver que des élus ne viennent pas en commission, n’y comprennent rien, ou que leurs positions soient dictées par des rapports de force plutôt que par des divergences de fond. Cela élimine déjà une grande majorité des élus du véritable débat.
Malgré ces limites, le débat parlementaire conserve une utilité réelle et fondamentale. Lorsqu’il est sincère et approfondi, il permet d’enrichir les positions, d’affiner ses arguments et de mieux anticiper les conséquences des décisions.
« Je n’ai pas eu énormément de débats vraiment de haute voltige, mais en entendant les arguments qui m’étaient opposés, cela m’a permis de me préparer pour une certaine séance et de renforcer mes arguments. C’est salutaire. »
Le débat offre également une forme de retour direct sur la perception des propositions. On peut mesurer comment une population qui n’a pas la même sensibilité va réagir, quelles seront ses objections. Votre position peut être solide, mais vous risquez de voir une partie de la population exprimer un désaccord profond. C’est essentiel dans une fonction politique : il faut écouter ces sensibilités différentes avec nuance et intelligence.
Pour être pleinement efficace, le débat parlementaire doit reposer sur une réelle volonté d’échange, et non sur de simples postures ou des images destinées à la presse. C’est à cette condition qu’il peut contribuer à l’amélioration du travail législatif.
Propos recueillis le 14 avril 2026 par Kevin Da Costa
Publié le 23/04/2026
