
ENTRETIEN AVEC LE PROFESSEUR YVES STRICKLER SUR LE DIPLOME INTERUNIVERSITAIRE DE DROIT MONEGASQUE ET L’ENSEIGNEMENT DU DROIT MONEGASQUE
Avec la signature de la convention intégrant l’Université Paris-Panthéon-Assas au partenariat initial entre Aix-Marseille Université et l’Université Côte d’Azur, le Diplôme interuniversitaire (DIU) de droit monégasque devient désormais un parcours porté par trois grandes facultés de droit françaises, sous l’égide du Secrétariat d’État à la Justice et de l’Institut Monégasque de Formation aux Professions Judiciaires (IMFPJ).
Ce renforcement institutionnel marque une avancée majeure pour la structuration, la visibilité et l’excellence d’un enseignement dédié au droit de la Principauté — un droit à la fois singulier, vivant et nécessairement maîtrisé par les futurs praticiens du système juridique monégasque. Ce DIU, dont l’ambition est d’offrir une formation cohérente, généraliste et interuniversitaire, s’adresse à tous ceux qui entendent exercer leurs compétences au service des juridictions, des institutions ou des entreprises de Monaco.
Au cœur de cette dynamique s’est trouvé le Professeur Yves Strickler, professeur de droit à l’Université Côte d’Azur, directeur scientifique de l’IMFPJ qui a coordonné les forces universitaires et institutionnelles autour d’un objectif commun : doter la Principauté d’une formation d’excellence, pleinement adaptée à ses besoins juridiques croissants.
À l’occasion de l’élargissement du partenariat interuniversitaire à Paris-Panthéon-Assas, le Professeur Strickler revient, pour Monasso Droit, sur la naissance, la structure et les ambitions du DIU, désormais appelé à devenir le pôle de référence du droit monégasque en France.
Question 1 : La Principauté de Monaco a décidé de créer, au cours du mois d’août 2024, un Diplôme interuniversitaire (DIU) de droit monégasque. Quels sont les motifs institutionnels et pédagogiques qui ont conduit à la mise en place de cette formation, et quelles étaient les attentes auxquelles elle devait répondre ?
La création du DIU répond à un besoin concret de formation juridique nationale. En effet, la Principauté compte environ 4 000 postes de juristes (magistrats, avocats, greffiers, conseillers juridiques, etc.) et procède chaque année à plus d’une centaine de recrutements dans ces professions. Afin de professionnaliser ces futurs praticiens et de leur donner une formation adaptée, l’Institut Monégasque de Formation aux Professions Judiciaires (IMFPJ) a récemment pris l’initiative de structurer une importante variété de cursus (initiation au droit monégasque, certification professionnelle, outre une préparation aux examens et concours : voir https://www.imfpj.mc/fr/formations). Mais antérieurement, un premier jalon avait été posé entre l’Université Côte d’Azur et la Direction des Services Judiciaires par la signature, le 03 mai 2021, d’une convention de partenariat sous l’impulsion du binôme que je formais avant sa tragique disparition, avec le professeur Renucci, vice-président de la Cour de révision. Cette convention en annonçait et en appelait d’autres, dont cette création d’un diplôme interuniversitaire de droit monégasque. En 2024, une convention de partenariat pédagogique associant l’IMFPJ, Nice et Aix-Marseille était conclue, afin de lancer « le tout premier diplôme interuniversitaire de droit monégasque », illustrant ainsi la volonté de coordonner au plus haut niveau la formation en droit monégasque.
Question 2 : L’Institut Monégasque de Formation aux Professions Judiciaires (IMFPJ) a joué un rôle déterminant dans la genèse du DIU. Pourriez-vous préciser la nature de cette contribution, ainsi que la manière dont l’Institut a coordonné les acteurs institutionnels et universitaires autour de ce projet ?
L’IMFPJ, placé sous l’autorité du Secrétariat d’État à la Justice, a joué un rôle moteur dans la création du DIU. En tant qu’Institut national chargé de former les juristes à Monaco, il a fédéré l’ensemble des partenaires. En ma qualité de directeur scientifique de l’IMFPJ, j’ai coordonné le projet dès l’origine. Pour la petite histoire, le DIU est apparu à Nice, au cours de l’été 2021, lors d’un dîner ayant réuni le Recteur Beignier, le regretté Professeur Renucci et moi-même. C’est là qu’a été conçue l’idée d’un diplôme structuré, commun à plusieurs universités. En effet, nous avions relevé l’existence de formations en droit monégasque dans plusieurs établissements, ainsi le diplôme de droit social monégasque délivré par la faculté de droit de Montpellier, le certificat de droit monégasque délivré par l’Institut Portalis à la Faculté de droit d’Aix-Marseille, ou les enseignements de droit monégasque proposés dans le Master 2 de Droit privé fondamental et dans le Master 2 de Droit pénal fondamental de Nice. Mais il nous a semblé qu’il pourrait être porteur pour la Principauté de disposer d’une formation généraliste bénéficiant de l’apport de plusieurs universités et de la sorte mieux concentrer les forces. La première réunion institutionnelle fondatrice qui s’en est suivie, a été organisée avec Mme Isabelle Bonnal alors responsable de la Direction de l’Éducation Nationale, de la Jeunesse et des Sports, le Recteur Beignier, le Doyen Perrier pour Aix, et moi pour Nice. Après cette réunion, j’ai sollicité et obtenu l’appui de la Direction des Services Judiciaires, puis ai rédigé pour les proposer aux diverses autorités parties prenantes, les textes des conventions successives. Cette démarche a permis de placer d’emblée la formation sous l’égide des autorités monégasques et de lui donner une légitimité institutionnelle forte, conformément à son statut d’établissement rattaché à la Direction des Services Judiciaires de Monaco, même si, pour les besoins de l’octroi d’une diplomation de type « diplôme d’université », Université Côte d’Azur et Aix-Marseille Université en sont porteuses. Je dirige le diplôme à Nice et le Professeur Jean-Baptiste Donnier par ailleurs membre du Conseil d’État de Monaco, dirige la partie aixoise. À ce égard, il faut préciser que le DIU est un programme entièrement original et interuniversitaire, n’est pas la suite d’un diplôme préexistant, que ce soit le Certificat Universitaire – mention droit monégasque qui avait été créé à Aix-en-Provence, ou d’autres formations en droit monégasque préexistantes. Son élaboration résulte d’une réflexion propre, qui s’est appuyée sur des échanges que j’ai eus avec le professeur Donnier, et les liens tissés avec les intervenants monégasque que j’avais déjà dans le cadre du M2 que je dirige à Nice. D’ailleurs, lors de la naissance du projet, il n’avait pas vocation à concurrencer l’initiative qui avait vu le jour grâce à l’Institut Portalis à Aix, mais à créer une offre nouvelle, différente et adapté aux besoins identifiés au sein de la justice monégasque. Autrement dit, le projet a été mûri principalement en lien avec Monaco, puis organisé entre nos deux (et désormais trois) établissements. L’implication directe de l’IMFPJ et le regard constant et précieux de M. le Secrétaire d’État à la Justice sur toutes les questions de formation à destination des juristes, confère au DIU une identité propre.
Le DIU est ainsi et avec la convention nouvelle, porté par quatre partenaires : les universités de Nice, Aix-Marseille, Paris-Panthéon-Assas et l’IMFPJ, ce qui traduit une gouvernance interuniversitaire sous l’égide de l’Institut de formation du Secrétariat d’État à la Justice. L’implication forte du Secrétariat d’État à la Justice garantit d’ailleurs la conformité de la formation avec les orientations nationales. Cette rigueur garantit la qualité du DIU et la confiance des futurs employeurs, puisque le cursus est officiellement reconnu par tous les partenaires institutionnels. En outre, cette structure pluri-institutionnelle garantit une richesse pédagogique et assure le suivi académique du programme par Nice (puisque je dirige le diplôme pour Nice et suis le directeur scientifique de l’IMFPJ), avec le soutien opérationnel des autres facultés impliquées.

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Question 3 : Le DIU repose sur une architecture interuniversitaire inédite. Comment ce dispositif fonctionne-t-il concrètement, tant dans l’organisation académique du cursus que dans la répartition géographique et institutionnelle des enseignements ?
La formation est prévue sur trois années, à l’issue de laquelle les étudiants obtiennent leur diplôme. Les cours sont divisés en deux semestres (https://univ-cotedazur.fr/formation/offre-de-formation/diplome-interuniversitaire-droit-monegasque) et ils se tiennent à raison de 20 heures par semestre ; ils sont prononcés en fin de journée. En pratique, les enseignements sont répartis géographiquement, selon les intervenants, sur le campus de Nice, d’Aix, et pour quelques cours, à Monaco. Dès cette année quelques cours seront délivrés à Paris.
Chaque cours est retransmis via un lien dématérialisé et est enregistré pour les étudiants inscrits ne pouvant, pour des raisons professionnelles, de cours concomitant dans leur cursus, ou de santé, y assister lors de son prononcé.
Le DIU privilégie une approche pluridisciplinaire et comparative. Il a pour objectif de dispenser aux étudiants une « solide culture institutionnelle et juridique dans les domaines où le droit monégasque se distingue du droit français ». Des enseignants universitaires et des praticiens (membres des institutions monégasques, magistrats, avocats) interviennent conjointement pour faire comprendre les spécificités du droit monégasque. Cela facilite les échanges et cette dimension locale renforce l’efficacité de la formation : elle assure aux diplômés une connaissance concrète du cadre professionnel monégasque et facilite leur insertion future.
L’articulation qui en résulte, entre le droit monégasque et le droit français, est au cœur de la pédagogie du DIU : elle permet aux étudiants de passer avec fluidité d’un système à l’autre et de mesurer le droit propre de la Principauté, tout en maîtrisant les notions communes. En résumé, l’interdisciplinarité et la complémentarité des enseignements constituent le fil rouge du diplôme, en cohérence avec son caractère international et comparatiste.
Question 4 : Quels débouchés professionnels ce DIU ouvre-t-il à ses diplômés, tant au sein des institutions de la Principauté qu’auprès des professions juridiques ou des secteurs publics et privés en lien avec le droit monégasque ?
Le DIU ouvre directement sur le marché monégasque. Chaque année, la Principauté recrute de nombreux juristes : elle reste un « important pourvoyeur d’emplois » pour les diplômés de droit. Selon les statistiques disponibles, les diplômés des universités de Nice et d’Aix obtiennent régulièrement des postes valorisants à Monaco. Concrètement, les titulaires du DIU seront très recherchés pour intégrer la magistrature monégasque, les cabinets d’avocats et ceux des conseils juridiques, les études notariales locales, ainsi que les directions juridiques des administrations de la Principauté et des entreprises. Ils pourront aussi, sur cette première base solide, rejoindre les formations plus orientées sur l’approfondissement professionnel, proposées par l’IMFPJ.
Dans tous les cas, cette spécialisation accroît l’employabilité des étudiants même dans l’État voisin et ami : posséder une double compétence en droit français et monégasque est un atout indéniable pour les entreprises et services juridiques traitant des dossiers franco-monégasques. Au total, le DIU vise à faire de ses diplômés des professionnels immédiatement opérationnels dans l’environnement juridique monégasque, ce qui constitue un avantage distinctif sur le plan professionnel.
Question 5 : La convention signé le 18 novembre 2025 a permis d’intégrer l’Université Paris-Panthéon-Assas au partenariat initial regroupant Nice et Aix-Marseille. Quels objectifs stratégiques poursuivez-vous avec cette extension interuniversitaire, et quelles nouvelles perspectives ouvre-t-elle pour le développement et la valorisation de l’enseignement du droit monégasque ?
L’Université Paris-Panthéon-Assas a en effet rejoint le partenariat, portant à trois le nombre d’universités impliquées. Ces trois établissements sont statistiquement les universités françaises les plus choisies par les jeunes monégasques et, plus généralement les étudiants résidant à Monaco ou ayant un lien avec la Principauté, pour y poursuivre des études de droit.
Cette ouverture en région parisienne, dont la direction locale est confiée au président Stéphane Braconnier qui, outre sa qualité de professeur de droit public est le président du Tribunal Suprême, va enrichir le programme d’intervenants parisiens et accroître la notoriété de cette formation.
L’idée est de faire des centres universitaires régionaux et qui sont les principaux lieux où les jeunes monégasque poursuivent leur cursus universitaire en droit, un véritable pôle d’excellence pour le droit monégasque. À terme, l’on peut imaginer que le DIU serve de modèle pour d’autres formations transfrontalières dans la région. Ce partenariat interuniversitaire conforte donc une dynamique de valorisation du droit monégasque et témoigne de l’engagement durable de l’IMFPJ et des universités dans cette voie.
Propos recueillis le 18 novembre 2025 par Kevin Da Costa
Publié le 19/11/2025
